lundi 1 juin 2015

Chronique littéraire : Au revoir là-haut, de Pierre Lemaitre

La commémoration de la Grande Guerre est dans tous les esprits, pourtant le roman de Pierre Lemaître échappe de façon magistrale à l’hagiographie. En traitant non pas les hauts-faits glorieux, mais l’ignominieux abandon des soldats survivants, il fustige avec force l’anarchie politique, militaire, administrative, qui a prévalu après 1918 dans une France exsangue. 

Au fil d’histoires familiales détruites par la guerre, les responsables militaires apparaissent comme de vieilles badernes dépassées ou des ambitieux sans scrupules. Les fonctionnaires sont pourris à tous niveaux. « La guerre, c’est bon pour le commerce », dit l’auteur. Les gueules cassées sont abandonnées, sans le sou, les plus malins des rescapés essaient de s’enrichir par des combines scandaleuses : arnaque aux cercueils, aux monuments aux morts.
Plus qu’un roman politiquement incorrect, c’est une caricature jubilatoire. L’envers du décor, tout ce qu’on ne nous a jamais raconté : Le vain sacrifice dans les tranchées, le sort misérable des blessés, et la non-reconnaissance des survivants : La nation glorifie ses morts, mais ne s’occupe pas des vivants.
Dans ce monde glauque, seule l’expression artistique peut donner encore envie de vivre. Les masques oniriques d’Edouard le défiguré, qui semblent totalement futiles, vont lui permettre, ainsi qu’à son ami Albert au grand coeur, de retrouver l’espoir.

Pierre Lemaitre est connu comme spécialiste du polar. Son écriture foisonnante, son humour décapant, sa documentation soignée, son analyse de la société, le révèlent ici comme un grand écrivain populaire, à l’instar de Dickens ou Dumas. Le Prix Goncourt 2013 a récompensé ce roman passionnant, qu’on ne peut quitter, tant l’intrigue est haletante.
Au revoir là-haut est maintenant disponible en Livre de Poche.

Chronique publiée dans le JTT du jeudi 28 mai 2015.

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