samedi 18 février 2017

Papier peint : Un héritage de Jackie K.

En 1961-1962, Jackie Kennedy a entrepris de rénover l’intérieur de la Maison Blanche, avec le souci de mettre en valeur l’histoire de l’Amérique. Elle a fait tapisser le salon de réception des diplomates avec un papier peint panoramique ancien représentant les ports de New York, Boston, et leurs activités, ainsi qu’une parade à West-Point et un paysage des chutes du Niagara. Ce papier peint panoramique, créé en en 1833, a nécessité 1650 planches gravées, dont la fabrication et la pose ont été assurées par la manufacture alsacienne Zuber, propriétaire du modèle. Intitulé « Scènes d’Amérique du Nord », il raconte l’histoire et la vie sur la côte Est des Etats-Unis au 19ème siècle.

Le public français peut lui aussi admirer ce somptueux ouvrage au Musée du Papier Peint de Rixheim (68). Un musée qui conserve précieusement la mémoire de cette technique, dont l’âge d’or fut le 19ème siècle. Il est situé dans les lieux mêmes de la manufacture Zuber, qui fabrique du papier peint
depuis 1797, et continue à produire des modèles historiques. Le panoramique est le nec plus ultra du papier peint : un paysage à 360 °, décomposé en plusieurs panneaux, qui décore une pièce entière. Très à la mode après les retours d’expéditions lointaines de Bougainville, Cook ou Lapérouse, il représentait des destinations exotiques : Brésil, Amérique du Nord, Egypte, Hindoustan, pays qui venaient d’être explorés et dont la description faisait rêver. Végétation luxuriante, scènes de la vie sauvage, monuments ou événements historiques se déployaient ainsi sur les murs des riches demeures. Le deuxième étage du musée de Rixheim est entièrement consacré à ces splendides spécimens.

Mais il n’y a pas que le panoramique ! Le papier peint est de retour sur les murs et dans les catalogues de décoration. Les designers contemporains ont totalement renouvelé le concept : Frises, décors muraux, photos, trompe-l’œil, le classique est revisité, l’industriel adouci, le choix déborde d’originalité. Toutes les grandes maisons ont leurs stylistes, leurs revêtements spéciaux, leurs thèmes de prédilection, et proposent des produits innovants, aux sources d’inspiration multiples, de Christian Lacroix à Star Wars, des estampes japonaises aux motifs Art Nouveau. Le premier étage du musée expose les dernières tendances.

Quant au rez-de- chaussée, il est consacré à la technique. Le papier peint a été le témoin de la vie des 18ème et 19ème siècles. Décliné en diverses qualités : du plus ordinaire, avec une seule couleur pour les gens modestes, au plus luxueux, nécessitant jusqu’à 80 planches, il est passé d’une production artisanale (peint à la main) à une production
industrielle, grâce à l’avènement des machines. La première a permis d’imprimer à la main sur un rouleau de papier continu, puis la suivante a  utilisé des cylindres gravés pour reproduire le motif, une autre a permis d’appliquer vingt-quatre couleurs successives ... Au départ, un artiste peignait un motif, un assistant décomposait le motif en plusieurs calques correspondant à chaque couleur. Des graveurs sculptaient ensuite des planches de bois suivant les calques, un travail qui pouvait prendre des mois. Enfin seulement venait la phase d’impression : enduire les planches de couleur, les tamponner sur le rouleau de papier, en suivant des repères, avant de les faire sécher.
 
Le panoramique de la Maison Blanche est aussi un petit clin d’œil à la culture française de Jackie Kennedy. Espérons que Mister Trump ne va pas exiger d’en changer !

Article publié dans le JTT du jeudi 16 février 2017.

dimanche 12 février 2017

Chronique littéraire : Check-point, de Jean-Christophe Rufin

Notre académicien a un talent exceptionnel. Chacun de ses livres plonge le lecteur dans un univers différent, passionnant, dont il dévoile peu à peu la complexité. Une intrigue palpitante, des personnages qui révèlent leurs ambiguïtés, et les idées reçues volent en éclats.

Cette fois, le roman traite de l’humanitaire et de ses limites. Deux camions d’aide internationale partent pour la Bosnie en guerre, chargés de médicaments, nourriture, vêtements. Cinq personnes se relaient au volant. Sont-ils seulement animés par un esprit de charité ? Non. Chacun a, derrière une façade polie, des motivations secrètes. Lionel, chef de convoi, essaie de s’imposer pour séduire Maud, une fille qui cherche l’aventure. Les deux anciens soldats, Marc et Alex, ont l’expérience de la guerre en Bosnie, ils y ont lié des affections fortes, et y retournent chargés d’une autre mission : apporter des munitions. Et puis il y a un barbouze antipathique, qui espionne tout le monde, mais pour le compte de qui ? Au cours du voyage, l’ambiance se modifie, l’angélisme disparaît derrière les intérêts de chacun. Les passages de check-points mettent les nerfs à vif, et la belle unité se défait.

Jean-Christophe Rufin décrit sobrement la guerre, les différentes factions, serbes, croates, bosniaques, qui se partagent le territoire tandis que l’ONU reste passive, en observation. En quelques mots, il brosse un tableau réaliste de la détresse des populations. L’évolution politique comme celle des âmes humaines n’a pas de secret pour lui. Et de sa plume alerte, il nous plonge dans un passé proche, celui des années 1990, mais occulté. L’art de faire réfléchir sur les sujets de société contemporains.

Check-Point est disponible en poche chez Folio.

Chronique publiée dans le JTT.

samedi 4 février 2017

On a marché sur les eaux ... du Doubs !

Le froid glacial persistant permet de petites folies, comme patiner ou simplement marcher sur les étangs, les lacs et les rivières gelés. En Franche-Comté, c’est une détente très attendue par les amateurs de nature hivernale.

Le lieu le plus spectaculaire pour marcher sur les eaux se situe dans les gorges du Doubs, entre Villers-le-lac et le Saut du Doubs. Un itinéraire sauvage entre vertigineuses falaises calcaires et forêts touffues, inaccessible sauf en bateau-mouche pendant la belle saison. La couche de glace atteint plus de 10 cm, les méandres du Doubs ne sont guère profonds, et malgré quelques craquements en surface quand le soleil chauffe, on peut s’engager sans danger dans la profonde vallée creusée par le fleuve. Quelques kilomètres sinueux dans un monde totalement sauvage, où les chamois gambadent sur les pentes. 

La promenade est cosmopolite, car le Doubs est la frontière naturelle entre France et Suisse, aussi des dizaines de promeneurs y descendent des deux côtés, dans un savoureux mélange d’accents. Un public varié : Familles traînant les enfants en luge, patineurs, hockeyeurs, attirés par cette immense patinoire à ciel ouvert, qui donne au Haut-Doubs des airs de Canada, et randonneurs  parcourant tranquillement toute la partie navigable, jusqu’à la cascade prise par les glaces. Émerveillés par la beauté de la nature et par la magie éphémère de la météo, les photographes se régalent.  Jeux de lumière entre fleuve gelé et roches polies. Forêt sombre pailletée de neige, bateaux pris dans la glace, vols d’oiseaux criards en quête de miettes de pique-nique… Et sous le ciel bleu pur, des humains joyeux.


Article publié dans le JTT du jeudi 2 février 2017.

vendredi 27 janvier 2017

Eventailliste, un métier d’artistes et d’artisans

A Romans, face à Saint Barnard, la rue Pêcherie concentre quelques échoppes artistiques : relieur, luthier, galerie de peinture, mais la plus belle est sans conteste possible Appâts d’Anges. Eventails en dentelle ou en plumes, en tissu ou en papier, découpés ou tressés, coquins ou précieux, la vitrine de l’atelier est un régal pour les yeux.

Authentique œuvre d’art, l’éventail est un objet raffiné, unique, conçu sur demande. Accessoire de mode, de théâtre, objet de décoration, de collection, ou publicitaire, son élaboration, puis sa réalisation demandent un savoir-faire pointu dans plusieurs domaines. Il utilise toutes les matières, ivoire, nacre, écailles, corne, bois, os et feuilles de vélin, de soie, dentelles, satin, organza, ne se refuse aucune coquetterie. 
Eventailliste est un métier passionnant, affirme Frédérick Gay, plasticien et créateur inspiré, dont les œuvres ravissent les collectionneurs. Dans son atelier de Romans, il crée des modèles, réinterprète ou restaure des éventails anciens, collabore à la prestigieuse maison Duvelleroy, expose à Paris, commercialise à l’étranger. Son métier, après des études psychologie et de mode, il l’a appris chez le dernier maître éventailliste, au Musée de l’Eventail de Paris.

Lauréat du grand prix des métiers d’art en 2006, il déplore néanmoins le peu d’animation du centre historique. Son échoppe attirerait les foules si elle était placée rue de Rivoli !
Pour doper l’intérêt des passants, il a ouvert son atelier à Hugo Chapin, comédien, formateur et aussi artiste en arts appliqués, dont les photomontages traités par ordinateur et tirés sur aluminium révèlent un goût pour l’ésotérisme et l’érotisme. 
Une troisième personne s’épanouit dans l’ambiance artistique de l’atelier-galerie, c’est Johanna, stagiaire issue des Beaux-arts de Nantes, enthousiasmée par la découverte du métier d’éventailliste.
La transmission du savoir-faire est une belle manière de préserver le patrimoine. Il est loin le temps où le langage de l’éventail permettait aux belles dames de faire leurs déclarations par de discrets gestes codés…

Atelier-galerie Appâts d’Anges, 9 rue Pêcherie à Romans ... et sur Facebook.

Article publié dans le JTT du jeudi 26 janvier 2017.


samedi 21 janvier 2017

Chronique littéraire : Le règne du vivant, de Alice Ferney

Alice Ferney abandonne la sphère intimiste pour se lancer avec beaucoup de conviction dans un manifeste en faveur de la protection de la faune sous-marine. Ce réquisitoire lève le voile sur des problèmes méconnus : la disparition d'espèces menacées, baleines, tortues et requins entre autres. Disparition due à la chasse, la pêche industrielle, pourtant interdites par des lois internationales.

Le constat est terrible : les ailerons de requin, la chair de baleine, étant des morceaux prisés, des sociétés mafieuses organisent la tuerie avec de gros moyens. Pire, on dépèce les animaux vivants avant de rejeter leur corps dans l'océan. Dans les zones protégées, la corruption des gouvernements empêche les polices locales de faire respecter la loi. Les organisations environnementales se gargarisent de beaux discours, multiplient les réunions d'auto promotion, mais sans aucun résultat.
Alors le capitaine Magnus a décidé d'agir concrètement. Avec son brise-glace, entouré d'une poignée de camarades résolus, il se place entre les baleines et les trafiquants équipés d'explosifs. Il éperonne les bateaux qui refusent de quitter les zones protégées. Il saborde leur matériel, complique leur travail, afin d'arrêter le massacre. Mais en cassant du matériel, en empêchant les profits juteux, il est hors-la-loi de notre société matérialiste.
A côté d'un lexique précis de la faune sous-marine, et d'une argumentation convaincante, c'est la beauté de l'écriture qui nous touche. Une ode lyrique à la majesté et la vulnérabilité de ces grands mammifères qui nous ont précédé dans la chaîne de la vie. Des descriptions fabuleuses de l'océan, de l'infini vertige des abysses, des animaux qui y vivent depuis toujours. Et une supplique pour que nos enfants puissent à leur tour continuer de les admirer.

Alice Ferney, née en 1961 à Paris, est l'auteure d'une œuvre romanesque importante. Tous ses livres sont publiés chez Actes Sud.
« Le règne du vivant » est disponible en poche dans la collection Babel.

Chronique publiée dans le JTT.

samedi 14 janvier 2017

Brila Estonteco : Un avenir radieux pour Lyon

Brila Estonteco ? Quèsaco ?
Ce vocable étrange signifie « avenir radieux » en espéranto. Un nom porteur d’enthousiasme pour la statue monumentale qui décorera bientôt le parvis de la gare TGV de l’aéroport Saint-Exupéry. La statue de 3.20 m de haut se veut à la fois une allégorie de la ville, de sa créativité, et de la transmission aux générations futures. Pour un tel message, ses concepteurs ne pouvaient que choisir l’espéranto, langage universel.

Brila Estonteco est une initiative audacieuse de trois hommes, réunis par l’amour de leur ville, et l’amour de la bande dessinée. Alain Ravouna, chirurgien dentiste de son métier, est président du festival Lyon BD. Benjamin Lebègue est lui-même dessinateur BD. Et Pascal Jacquet est sculpteur, plasticien, professeur  à l’école d’art Emile Cohl, qui forme les dessinateurs de demain. Le festival Lyon BD ayant pris de l’ampleur, en 2011, ils ont voulu créer un trophée emblématique. Un lion peut-être ? Un crayon ? Et pourquoi pas Saint-Exupéry, qui était aussi dessinateur ?
Ils ont alors réalisé qu’aucune représentation de Saint-Ex n’ornait l’aéroport qui porte son nom. Un manque à combler. Le challenge a pris une nouvelle dimension, avec le choix du lieu d’implantation symbolique, à la jonction de la gare TGV et de l’aéroport, centre de communication par excellence.
« La sculpture sera une allégorie des énergies en marche pour développer la région. Et ce qui génère ces énergies, c’est la transmission intergénérationnelle des talents » affirme Pascal. Les idées ont foisonné, fusionné, pour finalement être incarnées à travers une statue de Saint-Exupéry s’élevant vers le ciel, flanqué d’un lionceau, porteur d’un livre et d’un crayon. Dessiné par Benjamin, le projet a été sculpté par Pascal.

De 2012 jusqu’au résultat actuel, une statue monumentale en résine, le cheminement a été hérissé de difficultés. N’étant pas un projet décrété et budgétisé par l’état, les concepteurs ont dû obtenir une foule d’autorisations, faire des démarches interminables, et surtout trouver des financements privés. Pascal n’a entrepris la réalisation de la statue, d'abord en argile, puis en résine, qu’après avoir réuni un budget de 20 000€, sur les 260 000€ prévus.
Le 5 octobre 2016, les trois concepteurs ont organisé autour de la statue Brila Estonteco, une soirée pour lancer un appel au mécénat, car 70 000 € sont encore nécessaires pour la phase de coulage du bronze. En présence d’Olivier d’Aguay, petit-neveu de Saint-Exupéry et directeur de sa succession, Franck Laferté, directeur de l’Agence Gares Centre Est Rhône Alpin, et Patrick Moiriat, responsable de communication ‘‘gares et connexions’’, ils ont fait appel aux entreprises et aux particuliers. Chacun peut verser son écot, avec la possibilité d’un allègement fiscal. La fondation Bullukian gère les dons. D’autre part un financement participatif va être mis en place sur internet, il faut médiatiser au maximum l’événement, intéresser non seulement les Rhônalpins, mais tous les Français. Car les plus généreux, à ce jour, sont les mécènes chinois... Peut-être parce que leur nom sera inscrit sur le socle ?

Une histoire qui rappelle celle de la statue de la Liberté, emblématique de New York. Auguste Bartholdi a attendu longtemps avant que soit réunie la somme nécessaire à sa réalisation, puis au transport et à l’implantation. Cela ne fut possible que grâce à sa détermination et aux dons de modestes admirateurs Français et Américains.
Les concepteurs lyonnais, eux aussi, ne doutent pas du succès de leur entreprise. Ils se réjouissent même d'illustrer l'adage « A cœur vaillant, rien d’impossible ». La version en bronze de Brila Estonteco sera exécutée par l'entreprise Adobati, fondeurs d'art à Mercurol (26). Un challenge technique, vu sa taille. En principe, elle sera implantée sur son socle, entre la gare TGV et l’aéroport Saint-Exupéry, en octobre 2017, en présence des donateurs.

Renseignements : www.brilaestonteco.com
Facebook : brila estonteco
Les chèques peuvent être envoyés au nom de la Fondation Bullukian
26 place Bellecour 69000 Lyon, en précisant « pour Brila Estonteco »

Article publié dans le JTT du jeudi 12  janvier 2017.

dimanche 8 janvier 2017

Nabucco, de Giuseppe Verdi

Hier soir au cinéma Pathé de Belfort, en direct du Metropolitan Opera de New York, une séance consacrée à Nabucco, de Giuseppe Verdi. Impossible de la rater. D’autant que le Chœur des esclaves, à  l'acte III, avec « O mia Patria », a été bissé…

Nabucco fut créé le 8 mars 1842 à la Scala de Milan, et lança la carrière du jeune compositeur de 29 ans, faisant de lui l’un des maîtres incontestés de l’opéra italien. Le livret oscille entre démesure et humanité, mais l’œuvre est autant politique que musicale : elle évoque l'esclavage des juifs par Nabuchodonosor, roi de Babylone, et le fameux chant « Va pensiero » est celui des opprimés. En Italie, ce chant devint le symbole de la quête de liberté du peuple, qui, dans les années 1840 - époque où l'opéra fut écrit - était sous le joug des Habsbourg.
Nabucco valut au jeune Verdi son premier succès international et fut considéré comme emblématique du Risorgimento. « Va pensiero » servit de chant de ralliement aux indépendantistes qui se battirent jusqu'à l’unification de l’Italie en 1861. A tel point qu’il fut question de le choisir comme hymne national lors de la proclamation de la République italienne en 1946. Idée écartée, car rappelant trop l’esclavage.

Nabucco retrouva une dimension politique, lors de son interprétation  à l’opéra de Rome, le 12 mars  2011, sous la baguette du célèbre chef d’orchestre Riccardo Muti. Un moment culturel symbolique : l’inauguration de la célébration des 150 ans de l'unité italienne. Avant la représentation, Gianni Alemanno, maire de Rome, monta sur scène pour prononcer un discours dénonçant les coupes dans le budget de la culture. Cette intervention produisit un effet inattendu, d’autant que Silvio Berlusconi assistait à la représentation. A la fin du "Chœur des esclaves" de l'acte III,  Riccardo Muti s'est arrêté sous les applaudissements nourris du public, et a décidé de bisser l'hymne, en le dédiant  à un autre Risorgimento, celui de la culture, "qui, seule, a fait l'histoire et l'unité de l'Italie". Dans un silence solennel, Muti a demandé au public de se joindre aux voix du chœur. Toute la salle s’est levée pour chanter « Va pensiero », tandis que des tracts politiques étaient lancés depuis le poulailler. Emotion intense du public, uni par ces paroles : « O mia Patria, si bella e perduta..." ».