jeudi 12 décembre 2019

La verquelure du marché de Noël de Montbéliard

La verquelure est une toile de chanvre à carreaux tissée à la main. Dans tous les foyers francs-comtois, dès le Moyen-âge, on l’utilisait en draps, serviettes et rideaux, ou pour couvrir oreillers et édredons. D’après la tradition, la verquelure destinée aux foyers protestants était à petits carreaux bleus et blancs, celle destinée aux catholiques à plus gros carreaux rouges et blancs, puis dans les années 1920 on a réalisé une verquelure patriotique, tricolore. Cette « toile de Montbéliard », solide et rustique, très réputée, était exportée partout en France et en Suisse. Mais sa fabrication traditionnelle a disparu au début du XXème siècle

Le pragmatisme et la ténacité des Francs-Comtois (dont la devise est : "Comtois rends-toi, nenni ma foi"...) a permis de remettre au goût jour cette toile caractéristique du pays de Montbéliard. Une volonté de l’office du tourisme, conjuguée à la notoriété du Marché de Noël de Montbéliard. Ce marché, classé dans les plus beaux marchés de Noël d'Europe, attire des centaines de milliers de visiteurs chaque année, du 24 novembre au 24 décembre : 140 chalets d’artisans blottis au pied du temple Saint-Martin, première église luthérienne de France, un parcours de saveurs locales, avec cancoillotte, mont d’or, comté et saucisses à l’honneur, des animations chaque jour, une patinoire en plein air et surtout, des lumières, des lumières, partout, qui transforment le centre historique en pays de rêve.

Le projet verquelure, porté par l’office de tourisme, a donc bénéficié de la magie de Noël. Un jeune tisserand local, Cédric Plumey, passionné de textiles anciens et de matières naturelles, a accepté de
fabriquer la toile. Puis les couturières de l’association d’insertion ont confectionné oursons, cœurs, étoiles, sacs, nappes, en partenariat avec la section mode du Lycée local. Et la verquelure est devenue le cadeau emblématique du marché de Noël. Cette année, la demande explose, la production se diversifie encore, avec un nouveau modèle de verquelure agrémenté d’un fil doré. Une prouesse technique que ce mélange de textures !


Au chalet de l’Office de tourisme, au coeur du Marché de Noël de Montbéliard, on peut acheter la verquelure au mètre ou en objets de décoration … On peut aussi contacter Cédric Plumey sur son site manufacturemetis.com pour d’autres textiles réalisés en tissage mécanique.
La verquelure, un tissu qui a une histoire, et maintenant un avenir.

Article publié dans le numéro 18 de l'Esprit Comtois.



lundi 2 décembre 2019

Chronique littéraire : Les cigognes sont immortelles, de Alain Mabanckou


Une histoire dramatique traitée avec finesse, poésie et humour. Et habilement construite : partant de la narration de Michel, jeune collégien de Pointe-Noire, il s'ouvre sur l'histoire du Congo, de la colonisation, et de la politique africaine en général.

Michel promène le lecteur dans sa famille, son quartier, un monde bien ritualisé de petits bonheurs entre Maman Pauline et Papa Roger. Le collège, les courses, les copains, son chien, un quotidien rassurant qu'il enjolive encore de son imagination débordante. Mais un jour de mars 1977, la radio annonce l'assassinat du président Marien Ngouabi. Commence alors un temps de peur, de mensonge, de troubles. A la capitale Brazzaville, mais aussi dans son village et dans sa famille.

La naïveté des questions que pose Michel devant l'événement permet d'exprimer clairement toutes les difficultés qui gangrènent l'Afrique : corruption, militarisation, violence. L'évolution de son univers douillet vers un monde menaçant, aux dangers tapis dans l'ombre, est une brillante et douloureuse métaphore de la réalité politique, ainsi que des dérives de l'âme humaine en général. C'est très fort.

Alain Mabanckou est un écrivain né en 1966 à Pointe-Noire au Congo-Brazzaville. Ses oeuvres sont traduites dans le monde entier. Nommé au Collège de France en 2016, il enseigne actuellement la littérature francophone à l'Université de Los Angeles.

    Les cigognes sont-elles immortelles ?  En tous cas, elles sont maintenant disponibles en format poche chez Points.

Chronique publiée dans le JTT du jeudi 28 novembre 2019.

vendredi 22 novembre 2019

Les pneumatiques de la BnF


La BnF, dont le site historique, rue Richelieu à Paris, est maintenant l'Institut national d’histoire de l’art (INHA), accueille les visiteurs dans un superbe décor du XVIIème siècle. L’occasion de découvrir l’histoire d’un monument de l’esprit. Et d'une technologie qui fut révolutionnaire, le transport par pneumatiques !

La BnF est l’héritière de la bibliothèque royale, fondée en 1368, développée par Colbert à partir de 1666 pour la gloire de Louis XIV, devenue la première d’Europe sous la gouverne de l’Abbé Bignon dès 1719. Bibliothèque nationale enrichie sous la Révolution par les milliers de documents saisis. Modifiée de 1854 à 1858 par l’architecte Labrouste, dont la salle de lecture éponyme est une réussite exceptionnelle. Seize pilastres de fonte soutiennent neuf coupoles percées d’oculi qui dispensent une lumière uniforme. Le décor est soigné, avec chaises, pupitres et étagères de bois, lampes d’opaline verte, fresques végétales au mur.

Dans la salle de lecture, réservée aux chercheurs, le silence règne. Au fond, derrière la grande porte encadrée par deux cariatides monumentales, se trouve le magasin central, c’est-à-dire la réserve, avec une autre salle de lecture aux documents en libre accès. Mais ce qui attire l’attention, c’est l’imposante tubulure ancienne conservée au centre des lieux. Qu’est-ce ?
C’est le système pneumatique qui permettait aux bibliothécaires d’antan d’envoyer les demandes de documents dans les services concernés. Un système à air comprimé, qui propulsait des navettes tubulaires contenant les messages à plus de 400 m par minute. Installé en 1935, utilisé jusqu’en 1998, date de déménagement des collections dans la BnF François-Mitterrand, il constitue un élément de décor décalé au milieu des ordinateurs qui l’ont remplacé.

Ce système de communication était incontournable dans toutes les capitales du monde à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Et pas seulement en bibliothèque ! C’était le mode de transport du courrier public, mis en place dès 1866 à Paris. En 1888, près de 200 km de tubes posés dans les égouts reliaient les bureaux télégraphiques de la capitale. Dans le langage courant, on parlait alors d’envoyer un «pneu». En 1934, le réseau pneumatique parisien atteignit son apogée avec une longueur de 467 km, desservant plus de 130 bureaux et distribuant une dizaine de millions de correspondances par an (chiffre record de 30 millions en 1945).


Si aujourd’hui les SMS ont remplacé les « pneus » pour la communication, de nombreuses enseignes, hypermarchés, banques, hôpitaux, pharmacies, utilisent encore ce système à air comprimé  pour s’envoyer de petits colis en interne. Plus besoin de courir d'un étage ou d'un bâtiment à l'autre.

Article publié dans le JTT du jeudi 14 novembre 2019.


vendredi 15 novembre 2019

Le lac d'Esparron et les Basses Gorges du Verdon


Les gorges du Verdon sont un site spectaculaire, emblématique de la Haute Provence. On admire de haut cet impressionnant canyon creusé dans des falaises vertigineuses, difficilement accessible de près. Si l'on veut pénétrer dans le lit du Verdon, les Basses Gorges, entre les lacs d'Esparron et Sainte-Croix, offrent un abord plus facile, dans un paysage moins impressionnant mais tout aussi sauvage.

C'est uniquement par navigation sur le Verdon assagi qu'on peut découvrir ce superbe site naturel. En canoé, kayak, paddle, pédalo ou bateau électrique, sur une dizaine de kilomètres d'eau turquoise, les gorges déroulent leurs falaises calcaires grignotées par la végétation méditerranéenne. De nombreux oiseaux y nichent. Quelques cavernes et grottes témoignent d'une occupation humaine dès le néolithique : Entre l'eau et le soleil, le bois, les baies et le gibier, on pouvait y vivre en autarcie. Les touristes découvrent ce coin de paradis à leur rythme, entre navigation, observation de la faune et de la flore, pique-nique et baignade dans le Verdon … si l'on n'est pas frileux.

Pour une température idéale, il faut revenir au lac d'Esparron, à l'embouchure des gorges, un des plus beaux lacs de Provence. Dans ses eaux cristallines dont la couleur varie entre turquoise et émeraude, entouré de falaises, il emmagasine la chaleur. De multiples calanques et plages sauvages le bordent, mais aucune route n'en fait le tour. Pour le découvrir, il faut louer une embarcation au village d'Esparron, blotti autour de son château, ou emprunter les sentiers de randonnée. Le plus spectaculaire, c'est celui de l'ancien canal, en balcon au-dessus du lac. Les jeux de lumière entre les pins et l'eau sont sublimes. Et l'histoire de ce canal d'irrigation est un bel hommage au labeur des hommes. Construit il y a 150 ans pour alimenter en eau la Provence, sur une longueur de 15 km, à flanc de falaise au-dessus du Verdon, il a nécessité le percement de 59 tunnels dans la roche des basses gorges !





mercredi 6 novembre 2019

Chronique littéraire : La salle de bal, de Anna Hope

Un roman envoûtant, aux personnages attachants, à l’intrigue originale, qui s’empare d’un sujet méconnu : la vie dans les asiles psychiatriques anglais au début du XXème siècle.

Emma a été internée quand elle a cassé une vitre dans la filature où elle travaillait depuis l’âge de dix ans. John est tombé en dépression, après la perte de son enfant. Clem est une intellectuelle bourgeoise qui refuse de se marier avec un vieil ami de ses parents. Ils ne sont pas fous, mais pourtant ils sont prisonniers dans ce gigantesque asile de plus de deux mille personnes. Leur liberté est aliénée, ils vivent sous la contrainte et les coups, prisonniers d’un système carcéral qui les exploite, les broie et les retient à vie. Le plus fou, c’est peut-être le psychiatre, le docteur Charles Fuller, qui expérimente sur eux ses théories.

Le bal du vendredi, dans la belle salle d’apparat en fait partie. La musique, l’exercice, la rencontre avec l’autre sexe, cette parenthèse en société permet-elle de revitaliser les âmes perdues ? Une théorie qui ne tiendra pas face à l’eugénisme alors très en vogue dans les milieux politiques.

La description du fonctionnement de l’asile, gigantesque entreprise agricole qui vit en autarcie fait frémir. L’évolution des personnages est intéressante, Ella et John parviendront-ils à s’évader pour vivre une vraie vie ? Un style poétique, mais proche de la nature et de la vie concrète. Le roman se passe en Angleterre, mais il pourrait se passer partout où on enferme les personnes non conformes à la règle. Emouvant, passionnant, bien documenté, il nous fait réfléchir.

Anna Hope est à la fois actrice et écrivaine. Elle est née en 1974 à Manchester (Royaume-Uni).
Son roman « La salle de bal » est actuellement disponible en poche chez Folio.

Chronique publiée dans le JTT du jeudi 7 novembre 2019.

vendredi 25 octobre 2019

Les Dolomites, paradis de la randonnée


Inscrit au patrimoine de l’humanité depuis 2009, ce massif des Alpes italiennes subjugue par son originalité. Les Dolomites étaient, il y a des millions d'années, un massif de corail. De ce fait, les bastions de cette immense citadelle de pierre, à l’architecture verticale, forment un panorama lunaire, dominant de vastes forêts.  Les récifs coralliens pétrifiés changent de couleur en fonction de l’heure et de la lumière du jour, passant du blanc au rose, de l’orange au gris. Les nuages qui jouent autour des sommets accentuent encore le côté fantastique du paysage.


Les sommets dolomitiques, suite de murailles et d’aiguilles déchiquetées culminent à 3343m avec la Marmolada. Ils dominent des alpages fleuris d’orchidées, de campanules et de rhododendrons, et d’immenses forêts de sapins, épicéas ou pins. Les sentiers innombrables et bien entretenus sont ponctués de refuges d’altitude confortables, où la gastronomie italienne se décline en polenta succulente, pasta locale (canonsei) et autres assiettes de speck et fromages de montagne. Avec en dessert, le strudel hérité du Tyrol.

La proximité avec la frontière autrichienne a fait des Dolomites un haut-lieu de la Grande Guerre dès 1915. Partout des vestiges de tranchées (taillées dans la roche), tunnels, abris, fortifications. Un énorme travail d’ingénierie a été accompli pour assurer la survie des soldats à plus de 2500 m d’altitude dans un climat d’une rudesse extrême, avec la mort omniprésente. C’est ainsi que les militaires ont mis au point les fameuses via ferrata pour se déplacer. Ces parcours aériens font le bonheur des sportifs de notre époque.

Pas étonnant que les Dolomites soient devenues une destination incontournable pour les amoureux de randonnées ou d’escalade, de VTT ou de botanique. Sentiers bien balisés, hébergement assuré, remontées mécaniques au top. Avec la perspective des Jeux Olympiques d’hiver de 2026, accueillis dans leur capitale, Cortina d’Ampezzo, au vertigineux domaine skiable, les Dolomites s’apprécient sans limites…


Article publié dans le JTT du jeudi 24 octobre.

jeudi 17 octobre 2019

Jean-Baptiste Kléber, architecte de Belfort et général d'Empire

Le bâtiment et la bagarre sont les deux pôles entre lesquels évolue Kléber dès sa naissance, le 9 mars 1753 à Strasbourg. Son père, pauvre tailleur de pierre, décède quand il a 3 ans, Jean-Baptiste, resté seul avec sa mère, connait la misère, la rue, la violence. En 1759, elle se remarie avec Jean-Martin Burger, maître-charpentier, et l’aisance revient au foyer. Une chance pour Kléber qui, à 6 ans, fréquente alors un milieu d’artisans du bâtiment, menuisiers, sculpteurs, maçons. 
Remarqué par la qualité de ses dessins, il est envoyé à Paris en 1772, dans l’atelier du grand architecte Victor-Louis Chalgrin, qui signera l’Arc de Triomphe quelques années plus tard. Entre 1772 et 1774, Kléber s’initie à l’architecture néo-classique, sobre et géométrique, qui s’inspire de l’Antiquité. Il dessine plusieurs projets, tout en menant une vie d’étudiant débauché. Aimable et généreux, orgueilleux et bagarreur, il accumule les dettes, les aventures, sa famille finit par lui couper les vivres. Il passe même quelques jours en prison à Besançon après un duel contre un prétendant éconduit.
En 1774, Kléber revient à Strasbourg, cherche en vain du travail. Il se sent coincé, son tempérament fougueux bouillonne. Le destin le favorise : un jour, dans une taverne, il défend deux officiers bavarois pris à parti par une meute d’assaillants. Les Bavarois apprécient son intelligence, sa stature, son courage et lui conseillent de s’engager dans leur régiment, où ses qualités seront reconnues. Ils intercèdent pour lui, et en 1775, Kléber reçoit une promesse d’engagement chez les cadets du prince de Bavière. A Munich il devient adjoint au professeur de fortifications. Sa prestance, son niveau militaire et la qualité de ses dessins d’architecture le font repérer par le général autrichien Von Kaunitz qui le prend à son service à Vienne. Mais on lui refuse le grade mérité de capitaine en 1782, Kléber démissionne et rentre à Strasbourg en 1783. Son demi-frère François-Martin Burger, inspecteur depuis 1780 des bâtiments publics en Haute-Alsace, lui cède sa place d’architecte à Belfort.  


En octobre 1784, Kléber s’installe place d’Armes. Il doit gérer toutes les constructions des villes et communautés de la région de Belfort. D’abord, la reconstruction de l’église de Chèvremont, terminée en 1787. Puis la réalisation d’un clocher pour l’église de Larivière. Ensuite l’hôpital de Thann, les maisons des chanoines de Lure. Enfin la gestion de l’abbaye de Masevaux, les jardins privés du château de l’abbesse à Florimont. En 1784, Kléber réalise des plans pour la future mairie de Belfort, En paysagiste de talent, il dessine aussi les plans du jardin du château d’Etupes, résidence de la famille de Wurtemberg qui règne sur Montbéliard. En 1789-1791, il construit le château de Grandvillars pour Charles de Péseux, seigneur du lieu.

Dès 1789, Kléber adhère aux idées révolutionnaires. Avec ses amis, à Belfort, il refait le monde. Mais la guerre avec la Prusse et l’Autriche menace. Kléber est détaché en janvier 1792 auprès du général Wimpfen à Neuf-Brisach. La suite, c’est une carrière fulgurante d’officier : Kléber est promu lieutenant-colonel en mai dans l’armée du Rhin. Puis général après ses exploits à Mayence. Envoyé en Vendée, puis à l’armée de Sambre-et-Meuse, il multiplie les victoires. En 1797 il est présenté à Bonaparte, le vainqueur d’Italie. Kléber est séduit, voilà l’homme fort dont la France a besoin pour se relever du chaos. Bonaparte projette la conquête de l’Egypte. Kléber  embarque avec lui à Toulon le 18 mai 1798. 

En Egypte les batailles s’enchaînent, tandis qu’en France le Directoire perd pied. Bonaparte décide de rentrer prendre le pouvoir. Il laisse le commandement de l'armée d'Égypte à Kléber, le 22 août 1799. Kléber arrive à tenir le pays. Le 14 juin 1800, alors qu’il discute avec l’architecte Protain des plans de sa résidence, un fanatique syrien l’assassine d'un coup de poignard dans le cœur. Après avoir tant de fois frôlé la mort comme général, c’est en architecte que Kléber s’éteint.
Article publié dans l'Esprit Comtois n°17 (été 2019).