vendredi 16 août 2019

L'empire Burrus et la Forêt de Saoû

L’auberge des Dauphins, dans la forêt de Saoû, fut un restaurant gastronomique luxueux très fréquenté jusqu’en 1939. Le caprice d’un homme d’affaires richissime, Maurice Bu
rrus, qui, séduit par la région, avait acheté la forêt en 1924, avec l'idée d'en faire un domaine de chasse. Il s’est finalement consacré à la sylviculture, plantant des espèces rares, et faisant construire une route goudronnée sur 27 km pour l’ouvrir aux visiteurs. En 1928, il a fait édifier en pleine forêt un pavillon magnifique sur le modèle du Petit Trianon : l'auberge des Dauphins, un établissement très vite réputé. Laissée à l'abandon à la fin de la guerre, l'Auberge a été rachetée par le Département de la Drôme qui a entrepris sa restauration afin d'en faire un lieu d'accueil touristique et culturel, pour les milliers de visiteurs de la forêt de Saoû. Ouverture prévue dans quelques mois.
Mais quelle relation entre la famille Burrus, alsacienne d’origine, et la Drôme ? 


Entre 1820 et 1996, la famille Burrus a créé un immense empire industriel autour du tabac, depuis l’Alsace : Dambach, Sainte-Croix, jusqu’à la Suisse : Boncourt. Produisant puis achetant des tabacs dans le monde entier, mettant au point et commercialisant les premières cigarettes « russes ». Leur fortune, une des premières de Suisse, leur a permis non seulement de fortifier leur position dans la filière du tabac, mais d'édifier des châteaux, d'acheter des forêts, des immeubles, de s'intégrer au monde politique. Entreprise paternaliste mais aussi mécène, la famille Burrus a subventionné l'archéologie, en particulier à Vaison-la Romaine, ville fondée par un noble romain homonyme, le préfet et précepteur de Néron, Sextus Afranius Burrus.
Un des plus fervents amateurs d’art de la famille, Maurice Burrus (1882-1959), a repris les recherches généalogiques de son cousin Armand, qui avait essayé de prouver sa filiation avec le général romain. Son enquête traversait les époques, les pays, depuis Sextus Afranius, préfet du prétoire de César, ami de Sénèque, installé à Vaison, jusqu'à l'arrivée à Dambach en Alsace d'un Antonius Borri, descendant des Borri, nobles milanais (patronyme dérivé de Burrus), à la fin de la guerre de Cent Ans. Antoni
us fut le premier à cultiver des vignes et du tabac en Alsace. Après les guerres napoléoniennes, un de ses descendants, Martin Burrus, s'est expatrié en Suisse où la législation du tabac était plus libérale. Il a renvoyé ensuite ses fils édifier une succursale en Alsace, après l'annexion de celle-ci par l'Allemagne en 1871. Succursale florissante qui sera nationalisée quand la France récupérera l'Alsace. L'histoire industrielle et familiale des Burrus est ainsi liée aux mouvements politiques de cette zone frontière. Mais leur fortune est déjà mondiale et indestructible.

Maurice Burrus, député d’Alsace, a donc financé les fouilles archéologiques et la restauration du théâtre antique de Vaison-la-Romaine, où il s’est installé. C’est de là qu’il partait visiter sa forêt de Saoû. Le maire de Vaison a utilisé habilement la générosité du mécène pour faire renaître sa ville. Le 19 juin 1932, une grande fête fut donnée dans le théâtre antique de Vaison en l’honneur de Maurice Burrus, qui fut proclamé citoyen d'honneur de la ville. Le député alsacien a donc rejoint, deux millénaires plus tard, le précepteur de Néron dans la légende dorée des Burrus. Pour lui, un rêve de gloire réalisé, et pour la Drôme et le Vaucluse, un superbe patrimoine à faire fructifier.

Article publié dans le JTT du jeudi 8 août.

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