samedi 3 novembre 2018

Le cimetière, miroir de la société

L'association Tain, Terre et Culture a proposé mercredi dernier au public une conférence de André Chabot, photographe natif de Tain et spécialiste mondial de l'art funéraire. Si le thème, le passage du cimetière chrétien au cimetière laïc, était austère, la présentation, images à l'appui, a passionné le public. Une approche « vivante » de la sociologie des cimetières et de l'évolution artistique qui l'accompagne.

Jusqu'au 19ème siècle, la mort était prise en charge par la religion. Les grands thèmes religieux, Christ, Vierge, anges, pleureuses, colonnes brisées, ornaient alors les tombes les plus riches, celles des ecclésiastiques et des aristocrates. En 1860 les cimetières sont municipalisés. L'Eglise officie alors aux obsèques, mais l'enfouissement est désormais confié aux laïcs. La statuaire funéraire se modifie avec l'émergence d'une bourgeoisie industrielle et matérialiste. On passe de l'espoir de la résurrection à une symbolique centrée sur la vie sur terre, à travers le métier, la philosophie, les sciences.
Le 20ème siècle avec les grands massacres collectifs marque la disparition progressive des rituels. Après la multiplication de tombes guerrières, la société civile prend le pas, anarchistes, libre-penseurs, poètes, affichent leurs convictions. La faucille et le marteau, les symboles francs-maçons, les citations parfois humoristiques ou impertinentes, remplacent les signes religieux sur les tombes. Le matérialisme et l'individualisme contemporains s'expriment librement, on personnalise le défunt à travers ses loisirs, son travail : pompier, footballeur, motard ou clown...

André Chabot est un spécialiste mondial de l'image funéraire. Installé depuis longtemps à Paris, il parcourt tous les grands cimetières de la planète, rapportant des séries de clichés étonnants, dont plusieurs font l'objet de livres d'art. Sa dernière parution rend hommage aux tombes des soldats de la Grande Guerre. Les photos présentées lors de la conférence, prises en Russie, en Argentine, en Europe, sont révélatrices de l'identité des peuples : en Argentine, les musiciens ont leur carré, ils sont représentés grandeur nature avec leurs instruments. En Russie, les militaires bardés de décorations, les cosmonautes avec leur fusée, voisinent avec les oligarques affichant une réussite de mauvais goût, assis sur des fauteuils présomptueux, leurs clés de Mercedes à la main.

Actuellement, tout est possible pour personnaliser une tombe, tant dans les matières, marbre, granit, bronze, que dans les décors, sculptés, forgés, photogravés ... Les créations florales, les assemblages de cailloux, de cœurs, les offrandes, les messages complètent et entretiennent une ambiance autour du corps du défunt. 
Après avoir photographié et analysé des milliers de tombes, André Chabot ne pouvait pas rester indifférent à la sienne; qu'il souhaite emblématique du 21ème siècle. Au Père-Lachaise, dans une chapelle restaurée, son caveau est prêt : sur un mur de
pierre vertical, un énorme appareil photo regarde le visiteur. Pas de nom, pas d'épitaphe, mais un QR Code qui renvoie au site internet de l'association créée par André et sa femme Anne : « La mémoire nécropolitaine ».

Article publié dans le JTT du jeudi 1 novembre.

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