mercredi 18 mai 2016

Voyages autour du monde ... et dans le passé

La nouvelle exposition du Musée de l’Hôtel-Dieu de Porrentruy mérite le détour. L'invité d'honneur est Yves Hänggi, un artiste contemporain original, dont la palette aux tons noir-gris-jaune s’inspire de la BD, et rénove complètement le style des carnets de voyage.  Un coup de crayon réaliste, humoristique qui illustre de façon très personnelle son tour du monde, au départ de Porrentruy. 

L'exposition se poursuit sur le même thème, mais avec des documents issus des collections du musée. Les voyages ne sont pas tous d'agrément, comme en témoignent un brave conscrit recruté sous Napoléon, ou  Sylvain Biétry, qui écrit une dernière lettre à ses parents depuis une caserne d’Algérie. Il part  pour le Tonkin avec le corps expéditionnaire français en 1885 et n’en reviendra pas.

Une épopée glorieuse : celle d'un officier de marine parti de Brest avec l’armée de Rochambeau, pour lutter aux côtés de Georges Washington, en 1780, lors de la guerre d’indépendance en Amérique. Les illustrations du «Voyage autour du monde par les mers de l’Inde et la Chine », effectué par l’explorateur Laplace en 1830-32, rappellent le goût de l'époque pour l'ethnographie.
Enfin, le document le plus littéraire : Joseph Wyss effectua un voyage de six mois aux Etats-Unis,  en 1882. Fin observateur, il décrivit avec minutie la société américaine, son récit de voyage est dans la veine de Tocqueville.


Quelques toiles liées au Grand Tour, des carnets de croquis anciens ou contemporains, et une collection d’affiches du tourisme suisse complètent l’exposition, dont la variété réjouit à la fois les amateurs d’art, d’histoire, ou de géographie.

"Carnets de voyage"
Musée de l'Hôtel-Dieu, Porrentruy (Jura)
jusqu'au 14 août 2016
www.mhdp.ch

Nombreuses animations à l'occasion de la nuit des musées le 21 mai.

vendredi 13 mai 2016

Chronique Littéraire : Noces de Charbon, de Sophie Chauveau

Tout commence comme Germinal, dans la misère des corons du Nord, au début du XIXème siècle, mais le style est alerte et caustique. Puis on traverse les salons mondains de la haute bourgeoisie des Houillères. Chapitre après chapitre, génération après génération, on suit ainsi deux familles que tout oppose, sauf le charbon.
Les personnages ? Des hommes qui ne pensent qu’au travail ou à la fête, des femmes qui subissent le mariage comme une fatalité, qu’elles soient riches ou pauvres, des enfants abandonnés aux soins des nurses ou des orphelinats… Bref, un manque d’amour crucial. D’où jaillit enfin la révolte : en mai 1968, celle de l’héritière de cette double généalogie, l’auteur, Sophie Chauveau.

Cette grande fresque raconte un siècle de vie en France, on y rencontre des personnages féminins hauts en couleurs, comme Micheline, la femme d’affaires ou Angèle, la cocotte. La riche documentation permet de s’immerger dans ces milieux totalement différents, avec en arrière-plan les bouleversements sociaux en France, et l’épopée  du charbon, fleuron national abandonné au profit du pétrole. Au fil des événements, la balance des richesses s’inverse, jusqu’à ce qu’une petite-fille immature des uns épouse à Paris dans les années 1950 un fêtard désargenté issu des autres.

Sophie Chauveau, née à Paris en 1953, a écrit de nombreuses biographies passionnantes sur la Renaissance, des essais artistiques, tout en militant du côté du Mouvement des femmes. Dans Noces de Charbon, elle mêle avec brio la documentation, la fiction et la mémoire intime.

Noces de Charbon est publié en poche chez Folio.

Chronique publiée dans le JTT.

samedi 7 mai 2016

La graineterie de Pont-Saint-Esprit (Gard)

En ce matin de printemps, sur le trottoir et dans la boutique c’est l’effervescence. Les clients se pressent entre les plants éclatants de géraniums, pétunias, fuchsias, les boutures d'aromates, thym, romarin, lavande, les tomates et salades, les conteneurs d'arbustes, de rosiers, et autres végétaux. L’enseigne: « Produits agricoles », est à peine lisible,  à peine visible, à l’image de ce magasin à l'ancienne, dont les étalages fleurissent le trottoir de l'avenue Gambetta, au cœur de Pont-Saint-Esprit.

L'intérieur sombre de la boutique est une véritable caverne d'Ali Baba, qui renferme tout ce qui est nécessaire au jardin : sachets de semences, sacs de terreau, outils, pots, articles de décoration. Avec une spécificité qui fait la renommée de l'enseigne : les graines en vrac. Sur une étagère, dans de grands sacs de papier, diverses semences de pois, haricots, pois gourmands, fèves... Au sol, des sacs encore plus grands contiennent l'alimentation animale, graines pour les oiseaux, les poules ... Cette graineterie centenaire témoigne de la pérennité de l'activité agricole en Vallée du Rhône.
Le client demande, la vendeuse puise dans le sac la quantité de graines désirée avec une pelle, et quand le sachet est rempli, elle le pèse sur une balance … elle aussi d'époque ! Car l'équipement du magasin, où on se succède de père en fils depuis 5 générations, est resté dans son jus. C’est ce qui fait son charme, son authenticité.

Au cœur de la ville, la graineterie est une boutique délicieusement désuète, où le dépaysement est assuré. Nostalgie du temps passé, où tout était immuable. Mais aussi qualité du service, amabilité, patience, conseils. Le patron note les commandes particulières, catalogue en main. Si vous désirez quelques graines de fantaisie, à vous de les ajouter ...

Article publié dans le JTT du jeudi 5 mai.

lundi 2 mai 2016

Sulmona, capitale des dragées

Savez-vous qu’en italien, dragées se dit confetti ? La ville de Sulmona, dans les Abruzzes, est spécialisée dans la production de confetti. De nombreuses entreprises familiales y maintiennent la tradition, un Museo del confetti expose l’histoire de ce bonbon symbolique, qui accompagne toutes les étapes de la vie. La renommée des confetti de Sulmona est internationale, leur qualité exceptionnelle, à tel point qu’on trouve, dans la liste des clients célèbres, William d’Angleterre et Kate, lors du baptême du petit prince George. 

L’Italie associe traditionnellement chaque événement familial à une consommation de dragées, aussi chaque couleur correspond-elle à une circonstance particulière.  Blanc pour les mariages, argent pour noces d’argent, or pour celles d’or,  bleu ciel ou rose pour les baptêmes, rouge pour les remises de diplômes, vert pour les fiançailles, violet pour la gay pride…
Mais la variété réside d’abord dans les ingrédients. Si le produit phare est constitué de sucre enrobant les amandes de Sicile ou les noisettes DOP, on peut trouver au cœur de la dragée toutes sortes de fruits secs, anis, cannelle, grain de café, pistache, chocolat, et même du limoncello.
Revenons à la fabrication : les amandes sont plongées dans un bain de sirop de sucre, remuées longuement, puis séchées délicatement, on recommence le processus plusieurs fois pour obtenir une enveloppe dure et lisse. Attention, le prix et le goût dépendent de la quantité de sucre ajouté, moins il y a de sucre, meilleure est la dragée, car elle conserve la saveur de l’amande.

La suite, c’est une question de présentation. A côté des emballages traditionnels, les artistes de Sulmona rivalisent de créativité pour présenter des compositions de dragées innovantes, leurs œuvres s’arrachent dans les grands salons de la gastronomie mondiale. Une nouvelle façon pour l’Italie de montrer son savoir-faire en matière d’élégance

Article publié dans le JTT du jeudi 28 avril.

mercredi 27 avril 2016

Angkor ... toujours

Angkor, du Xème au XIIIème siècle, recouvrait 1000 kilomètres carrés, capitale du royaume khmer elle comptabilisait 750 000 habitants. Toute la zone était irriguée, et donc nourrie, grâce à des travaux hydrauliques colossaux et une gestion des eaux parfaitement maîtrisée. Les aléas climatiques, les guerres, le changement de religion, ont eu raison de cette merveilleuse cité qui fut progressivement abandonnée, puis reprise par la jungle. Jusqu’à sa « redécouverte » en 1860 par Henri Mouhot, un explorateur Montbéliardais. Ses carnets ont mis Angkor à la mode en Europe, comme Bonaparte avait initié l’égyptomanie quelques décennies plus tôt.

Aujourd’hui, une centaine de temples subsistent dans une jungle de 900 km2, sillonnée par un réseau de pistes. Angkor Vat, le temple majeur du site est un des mieux conservés. Le terme temple est  impropre pour cette cité de pierre aux bâtiments somptueux imbriqués les uns dans les autres. Une magnifique voie pavée passe au dessus d’une douve, et pénètre dans une muraille de 3.5 km de long. Architecture de grès et de latérite, les blocs ne sont pas assemblés par un mortier, mais par une taille ajustée. Les différents niveaux s’étagent en terrasses successives, reliées par des escaliers, jusqu’au centre, où on accède au sanctuaire dominé par les cinq célèbres tours. Le temple est aujourd’hui encore un lieu saint, mais dédié à Bouddha, alors qu’à l’origine c’était un lieu de culte hindouiste, dédié à Vishnou. Le Cambodge est passé en douceur d’une religion à une autre, dans une forme de syncrétisme paisible.

Deux autres sites spectaculaires, à une vingtaine de kilomètres, attirent les touristes. D’abord Angkor Tom, la ville royale fortifiée. Un carré de 3 km de côté, entouré d'une douve et d'une muraille percée par quatre portes. Un alignement d’une cinquantaine de dieux d’un côté, de démons de l’autre, tenant le serpent sacré, le naga borde l’entrée principale. A l’intérieur, plusieurs palais, temples, dont le fameux Bayon bâti par Jayavarman VII. Ce fantastique monument, avec ses 54 tours à quatre visages, fut dédié par le souverain à Bouddha  dont il diffusa la doctrine. Partout, on se sent regardé avec bienveillance.

Ta Prohm est le temple dissimulé sous les fromagers géants, où végétal et minéral se livrent une lutte sans merci. C’est hallucinant. Les racines des arbres, vieux de 300 ans environ, se sont insérées entre les pierres des temples, ont poussé sur les ruines. Cette double architecture grandiose donne l’impression de se trouver face au chaos, dans un autre monde, après l’apocalypse. 

Angkor est un site exceptionnel, où chaque temple a sa personnalité. Les dizaines de kilomètres entre les monuments, à travers la jungle, sont l’occasion d’apercevoir entre les arbres, d’autres temples, d’autres ruines, que personne ne visite. Les archéologues de l’école française d’Extrême-Orient ont encore de belles restaurations en perspective !


vendredi 22 avril 2016

Indo-Chine


Depuis la France, on assimile souvent Vietnam et Cambodge, deux pays voisins, baignés par les eaux poissonneuses du Mékong et celles du golfe de Siam, terres de rizières, jardins exotiques et plantations de thé, soumises aux caprices des moussons. Pourtant, quand on prend le temps de les parcourir, que de différences !
Les deux pays sont dirigés par un régime communiste, mais le Cambodge est un royaume, tandis que le Vietnam est une république. Le premier est un petit pays compact  de 15 millions d’habitants, tandis que les 95 millions d’habitants du second se pressent sur une bande de terre d’environ 2000 km le long de la mer de Chine.

Les deux langues diffèrent totalement, caractères latins pour le Vietnam, issus du sanskrit pour le Cambodge. Côté religion, on est très discret au Vietnam, où seul le culte des ancêtres fait l’unanimité, tandis qu’au Cambodge, les bonzes en robe safran sont omniprésents en ville comme
en campagne. Même le physique s’y met : le teint jaune et les yeux bridés des Vietnamiens laissent place à une peau sombre et des yeux en amande au Cambodge.

La société vietnamienne est homogène, c’est une population hyperactive de travailleurs astucieux et entreprenants, qui ambitionnent la pleine croissance. Au Cambodge, le clivage est énorme entre nouveaux riches arborant un luxe indécent et miséreux fatalistes et souriants. Au Vietnam la monnaie locale est le dong, mais on accepte volontiers les euros. Tandis qu’au Cambodge, le riel est totalement disqualifié au profit du dollar.

Leur histoire commune est nourrie de luttes fratricides : l’empire Khmer a absorbé une grande partie du Vietnam au XIIème siècle, de leur côté les Vietnamiens, après avoir contribué à la chute de Pol Pot, ont occupé et saigné le Cambodge pendant 10 ans, par besoin d’agrandir leur espace vital.
Pour faire court, le Cambodge a des allures d’Inde, tandis que le Vietnam est un petit frère de la Chine… Mais n’est-ce pas précisément l’origine du vocable Indochine ?

Article publié dans le JTT du jeudi 21 avril 2016.

vendredi 15 avril 2016

Chronique littéraire : Un hiver à Paris, de Jean-Philippe Blondel

JP Blondel décrit avec simplicité et minutie le mal-être des étudiants confrontés à l’hyper sélectivité des classes préparatoires, l’élitisme méprisant des profs, la surcharge de travail. Son héros, Victor, un jeune provincial, s’adapte difficilement à une bourgeoisie intellectuelle parisienne dont il ignore les codes. La perte de contact avec ses parents, l’incompréhension de ses camarades, le déstabilisent. Il se sent isolé, à l’écart, et se demande comment et combien de temps il va tenir.
 
Le suicide de Mathieu, un étudiant avec qui il avait échangé quelques mots un jour de grande solitude, change la donne. Bombardé ami de la victime, il devient intéressant aux yeux des autres khâgneux, des profs, du proviseur, et des parents de Mathieu. Victor est à la fois profondément ébranlé par la mort de son copain, et intrigué par l’intérêt qu’il présente. Il expérimente et goûte ainsi de nouvelles relations. Une évolution qui va lui permettre d’affirmer sa vocation. Il sera prof, mais un prof  au contraire de celui qui les torture en hypokhâgne, et écrivain, pour écrire tout ce qu’il voit et ne dit pas.

Dans ce livre passionnant, on retrouve Jean-Philippe Blondel au meilleur de sa plume. Un prof avec qui on aurait aimé suivre des cours ! Ecrivain prolifique, il sait mettre en mots les souffrances de l’adolescence, la sienne n’ayant pas été épargnée par le malheur. Avec une belle empathie pour son personnage, il le laisse peu à peu trouver sa place. Un message qui suscite l'espoir.

Ce roman est disponible en poche chez Pocket.

Chronique publiée dans le JTT.