dimanche 26 mars 2023

Chronique littéraire : Le garçon, de Marcus Malte

Cette fresque flamboyante n’est pas un roman, mais une succession de plusieurs romans. Naturaliste (le bon sauvage), éducatif (la vie de saltimbanque), érotique (l’amour torride avec Emma), récit de guerre (la boucherie de 1914-18), exotique (la survie dans la jungle en Amérique du sud). Chaque partie correspond à une tranche de vie du héros, un garçon muet, qui n’a ni nom, ni famille, mais une faculté d’adaptation peu commune.

Le style se diversifie suivant les étapes, mais reste toujours riche, travaillé, exprimé par une belle langue littéraire. Les situations se succèdent, s’enchaînent par des rebondissements étonnants. Des références musicales, poétiques, politiques, sociales, savantes alternent avec des listes, morts à la guerre, catégories botaniques. Le tout est soutenu par l’humour, la distance critique, la remise en question des valeurs, des morales, et parfois la colère. Marcus Malte voit grand, et ne s’essouffle pas. Son verbe est puissant, ses digressions érudites, il balaie à travers son histoire tout le début du vingtième siècle ... Et agrémente même son propos de clins d’œil, à Cendrars, à Hitler…

Bref, un ouvrage pas facile à lire, déstabilisant, mais étourdissant de passion, de réalisme et de poésie. La vie d’un homme peu ordinaire dans un siècle déchaîné. Vertigineux et inclassable.

Marcus Malte est né en 1967 à La Seyne-sur-Mer. Il est l’auteur de plusieurs romans noirs, nouvelles, ainsi que de recueils pour la jeunesse. « Le Garçon » a obtenu le Prix Femina 2016. Il est disponible en poche chez Folio.

Chronique publiée dans le Jtt du jeudi 23 mars.

lundi 20 mars 2023

La librairie "Au détour des mots" fête ses 5 ans

5 ans seulement, et la librairie de la Grand-rue à Tournon est devenue un acteur majeur de la vie culturelle locale. Il faut dire que Antoine Tracol, le propriétaire des lieux, a su dynamiser la vénérable institution. D’abord en repoussant les murs de la salle principale, pour ouvrir une caverne d’Alibaba entièrement dédiée aux albums pour enfants. Puis en rénovant l’étage, devenu l’antre des bédéistes. Un lieu accueillant, avec ses fauteuils, où il fait bon feuilleter les dernières parutions sous l’œil complaisant du fondateur des lieux en 1839.

Surtout, Antoine a su s’entourer d’un bataillon de charme, trois férues de littérature, qu’elle soit policière ou Fantasy, romanesque ou documentaire, philosophique ou pratique. Auxquelles vient de s’adjoindre un stagiaire non moins motivé. Dans la ruche vibrionnante qu’est devenue la librairie, chacun-e sait trouver le livre que vous cherchez, vous conseiller pour un cadeau, dénicher les références oubliées… Un professionnalisme que Antoine a pu mettre en valeur jusque sur France 5, en présentant « Au détour des mots » lors d’une émission de la Grande librairie.

En 5 ans, la librairie a accueilli une cinquantaine d’auteurs, pour des rencontres, des dédicaces, lors de soirées pleines d’émotions. De nombreux ateliers ont été proposés aux enfants et aux adultes. La participation aux manifestations locales ne s’est pas démentie. Et la vitrine de la boutique, porteuse des propositions du moment, se renouvelle en beauté et avec malice. Des jeux, des questionnaires, des clins d’œil… pour le plus grand plaisir des passants. Actuellement une cabane- arbre installée dans la vitrine attend vos suggestions d’évasion.

Samedi 11 mars, c’était donc la fête à la librairie. Une fête placée sous le thème de la cabane dans les arbres. Camille Garoche, autrice et illustratrice du « Concours des cabanes » a dédicacé ses albums, un atelier Flap a été offert aux enfants l’après-midi, et à midi, l’apéritif dînatoire proposé par « En voiture Simone » a réjoui les papilles des fidèles lecteurs. La fête continue, avec une belle programmation pour mars, avril, dont l’invitation de l’auteur Marin Ledun le 4 et la réunion du club lecture le 7.
Lire, c’est rêver, s’évader, comprendre, espérer… alors vivent les librairies !

 Article publié dans le Jtt du jeudi 16 mars.

mercredi 15 mars 2023

Un cadeau pour la journée des femmes : le groupe vocal Evasion enchante l'Agora

La municipalité de Guilherand-Granges a célébré la journée des droits de Femmes en invitant le groupe vocal Evasion à se produire à l’Agora le 7 mars. Ce groupe est né à Romans, il y a trente ans, et sa notoriété est maintenant internationale. La salle de l’Agora était comble pour accueillir les cinq chanteuses, Laurence, Talia, Anne-Marie, Soraya et Gwenaëlle. Cinq femmes aux voix puissantes, au verbe haut, à l’énergie communicative, qui chantent a cappella et affichent sur scène une présence dansée et jouée totalement maîtrisée.

Les filles nées dans le quartier de la Monnaie n’avaient pas de quoi se payer une formation musicale, mais elles voulaient chanter. Les ateliers de la MJC du quartier, d’abord, puis un travail et une volonté sans faille, leur ont permis de réaliser leur rêve. Le groupe Evasion est ainsi né, s’est professionnalisé, et se produit maintenant sur toutes les scènes de France.

Quel régal que leur nouveau spectacle « Mesdames rêvent » ! Evoquant leur adolescence pleine d’utopies, leurs premières amours, leur conviction à dénoncer les injustices, les violences du monde, aussi bien que les joies de la maternité, elles entremêlent leur vie avec les tubes de l’époque « Utile », « Résiste », « Asimbonanga », « Un homme heureux », « Foule sentimentale », « Formidable », « l’Hymne de nos campagnes » … , en intercalant des chants populaires du monde entier. Leur interprétation polyphonique est à chaque fois une prouesse, entre chœur antique et slam, onomatopées et vocalises. Une harmonie totale, une mise en scène millimétrée, tout en dansant, tapant des mains ou des pieds pour donner le rythme.

L’émotion a été à son comble lorsqu’en fin de spectacle les chanteuses se sont mélangées au public pour le faire chanter. Clin d’œil à la journée des femmes : une dernière reprise, avec la chanson de Anne Sylvestre « Les hormones Simone ». Un spectacle joyeux et tonique, des messages forts, un grand moment de partage entre femmes  … et hommes : Une soirée qui fait chaud au cœur !

Article publié dans le Jtt du jeudi 23 mars.

jeudi 9 mars 2023

André Villers, le « Picasso » de la photo

Comment un jeune franc-comtois espiègle, condamné à l’immobilité, est-il devenu une star de la photographie internationale, ami de tous les grands artistes du XXème siècle ? par la grâce de la pénicilline, puis l’amitié du plus illustre de tous, Picasso. Et surtout le talent.

 André Villers est né à Beaucourt le 10 octobre 1930 dans une famille modeste. Son père, René, était horloger, André était le cadet de la fratrie, qui comptait aussi René, Marcel et Jeanne. Il passe son enfance dans un quartier ouvrier, en compagnie d’enfants d’immigrés venus travailler dans les usines Japy. S’il adore le foot, c’est plus souvent avec une boîte de conserve qu’un ballon qu’il joue. Suite aux privations de la Seconde guerre mondiale, vers 1945, il commence à souffrir de la hanche, à claudiquer. On lui diagnostique une décalcification osseuse due à la tuberculose. En 1946, le jeune André est transporté, presque mourant, au centre médical héliomarin de Vallauris, dans le sud de la France. André doit rester alité pendant presque cinq ans, le corps couvert d’un plâtre. Couché dans son lit toute la journée, sa seule échappatoire est alors la musique de jazz. C’est grâce à la pénicilline nouvellement introduite en médecine qu’André reprend des forces et petit à petit, réapprend à marcher.

Au cours de cette période, Pierre Astoux, professeur au sanatorium, l'initie à la photographie. Il s’agit non seulement de prendre des photos, en noir et blanc, mais aussi de les développer. Cette alchimie, voir peu à peu les images apparaître dans le bain, passionne André. Le révélateur est une révélation ! Il s’amuse à varier les dosages avec le fixateur, et c’est magique. Il joue avec les décalages, les pliages, obtient des tirages décalés, conserve les meilleurs dans une boîte qui ne le quitte pas. Dès 1952, il parcourt Vallauris à la recherche de sujets. Comme les grands maîtres, Doisneau, Lartigue, Cartier-Bresson, il saisit au vol des scènes de la vie quotidienne, des jeux d’enfants, des portraits.

 En 1953, il a 23 ans, se promène à son habitude dans Vallauris pour prendre des photos sur le vif. Sur la place du village, il repère un homme âgé, se reposant au soleil, lui demande s’il peut le photographier. L’homme acquiesce, puis s’intéresse à ses autres clichés. Lui aussi, il a fait de la photo ! André montre ses tirages fétiches. « J’aime beaucoup. Je pense que tu as du talent, fiston. Maintenant, viens avec moi, je vais te montrer ce que je fais, moi ». Et l’homme emmène André dans son atelier, un fouillis de peintures, sculptures et objets en céramique. Le jeune André est comme hypnotisé. Cet homme, c’est Pablo Picasso ! « Au sanatorium, on parlait de Picasso comme du fada de Vallauris. J’étais jeune, j’écoutais peu, mais j’ai tout de même été frappé quand Picasso m’a dit : les gens me prennent pour un fou alors que j’essaie de dire la vérité ».

Cette rencontre avec Picasso ouvre à André les portes d’un autre monde. Picasso repère immédiatement ses capacités créatrices, il prend sous son aile le jeune homme fauché, dont il apprécie la discrétion et l’humour. Il l’autorise à venir dans son atelier prendre toutes les photos qu’il souhaite. André réalise de très nombreux portraits intimes du peintre, au travail ou au repos. Leur complicité grandit, malgré les cinquante années qui les séparent. Un jour André arrive les mains vides, son vieil appareil devant être réparé. « Tu n’as pas ta machine à coudre aujourd’hui ? » plaisante Picasso. Il lui offre alors un magnifique Rolleiflex, qu’André ne quittera plus.

 André, dont la jeunesse a été saccagée, est assoiffé de connaissance, d’échange, d’amitié. Picasso va jouer plus qu’un rôle de mentor, il « le fait naître ». Au contact du maître, il commence à laisser libre cours à son envie de créer quelque chose de différent à partir de ses photos. Il expérimente toutes sortes de combinaisons avec ses négatifs, intercalant des matériaux divers, découpant, juxtaposant des ombres, des pliages. Il crée ainsi une nouvelle forme d’expression artistique, à partir de photos. Picasso qui trouve cela intéressant lui confie une silhouette de petit faune, qu’André photographie dans diverses situations, la combinant avec des collages de vermicelles, de végétaux…  Picasso s’amuse ensuite à découper les tirages et à les recomposer autrement. Une complicité artistique qui débouche sur la réalisation d'une œuvre à quatre mains : 30 images seront publiées sous le titre « Diurnes », accompagnées d'un texte original de Jacques Prévert en 1962. L’occasion pour André de se lier aussi avec le poète, qui lui confiera : « ce qu’on te reproche, cultive-le, c’est toi ! ».

Peu à peu, André rencontre toute l’intelligentsia internationale : les peintres Chagall, Dali, Fernand Léger, les réalisateurs Buñuel et Fellini, les poètes et écrivains Prévert, Michel Butor, les chanteurs Serge Gainsbourg ou Léo Ferré, et bien d’autres encore … Une université vivante pour André le timide, qui utilise son appareil comme un moyen d’entrer en contact avec les artistes. Tous passent devant son objectif, mais il ne se contente pas de faire des portraits. Il continue d’innover, d’expérimenter, créant lui-même ses négatifs à partir de papiers calques, développant une œuvre plastique inédite intégrant pastel, cartons peints, et papiers découpés. L’occasion de collaborer avec d’autres artistes.

Un premier mariage, la naissance d’un fils en 1958, quelques épisodes sombres, une rechute qui le ramène au sanatorium en 1959, des problèmes d’alcool, il retrouve la sérénité auprès de Chantal, qu’il épouse en 1969, puis la naissance de Matthieu. En 1970 il achète une maison à Mougins, où il accueille tous ses amis artistes. Internationalement reconnu pour ses illustrations poétiques abstraites, il est l’invité de nombreuses expositions à Prague, Paris, Genève, Tokyo, New York… et publie de nombreux ouvrages. Inclassable, il est qualifié par ses amis de « phénomène culturel ».

Il reste cependant un homme simple, curieux et généreux, qui n’hésite pas à aider d’autres artistes, et à donner nombre de ses œuvres. Ainsi, il lègue près de 500 tirages originaux aux Musées de Belfort, après l’importante exposition organisée en son honneur en 1986. A sa ville de Mougins, où un musée portant son nom est ouvert en 1982, il fait don de matériel photographique, et d’une importante collection de 300 portraits de Picasso et œuvres de Doisneau, Lartigue, Clergue…

14 juillet 2006, André Villers est nommé chevalier des Arts et des Lettres. Sa renommée est mondiale. Mais la maladie l’a rattrapé. Il vit maintenant au Luc, dans le Var, dans une maison plus adaptée à ses déambulations en fauteuil. Il continue de travailler, ne pouvant rester une minute sans découper, coller, dessiner, expérimenter. Il mêle l’argentique au numérique, cherchant toujours de nouvelles formes d’expression. Jusqu’à son décès, le 1er avril 2016.


Ses clichés de Picasso sont visibles dans tous les musées Picasso du monde, et bien sûr dans celui de Paris. D’autres photographies sont exposées au musée Nicéphore Niepce de Chalon-sur-Saône et au musée de la Photographie de Charleroi en Belgique. Mais la plupart de ses œuvres dorment maintenant dans les réserves des musées. Même à Mougins, où le musée André Villers a fermé en 2019, remplacé par un centre d’art dédié à la photo contemporaine.

Beaucourt lui a rendu hommage un an après son décès, en avril 2017, par une exposition à la mairie. Et une rue du quartier Bellevue a été baptisée André Villers. Une reconnaissance tardive, car cet immense photographe était ignoré dans son bourg natal. C’est du côté suisse qu’est venue la popularité, lorsque son cliché de l’architecte Le Corbusier a été choisi pour figurer sur le billet de 10 francs. Commentaire d’André : « la Suisse, c’est un peu chez moi, j’y emmenais les vaches depuis Saint-Dizier pendant la guerre ». Toujours modeste, il ne précise pas qu’alors, à 12 ans, il aidait à faire passer la frontière à des réfugiés. Le billet de 10 CHF, après avoir fait le tour du monde, est actuellement « collector », comme toutes les œuvres d’André Villers !

Article publié dans l'Esprit Comtois n° 29.


vendredi 3 mars 2023

Le sentier Blanc-Martel dans les gorges du Verdon

Tous les fanas de randonnée ont « Martel » en tête. Un sentier mythique, une rando superbe, qui permet d’apprécier pleinement le Grand Canyon du Verdon, site classé au patrimoine de l’Unesco. Ce canyon a été entièrement parcouru pour la première fois en 1905 par Alfred-Edouard Martel, explorateur, hydrologue, accompagné de Isidore Blanc, instituteur au village voisin de Rougon. Le sentier Blanc-Martel, aménagé ensuite dans les années 1920 par le Touring club de France, est balisé et sécurisé. Entièrement rééquipé en 2013, il bénéficie d’un système de navettes permettant de rejoindre le parking du départ.

Cette randonnée exige de l’endurance et une bonne forme physique, il faut compter environ 7 h de marche entre le départ du chalet de la Maline et l’arrivée au point Sublime. Être conscient qu’il n’y a pas d’autre issue que les deux extrémités, donc si on commence, il faut aller jusqu’au bout et ne pas craindre le vertige. Enchaîner montées et descentes, affronter les escarpements rocheux, les pierriers, les volées d’escaliers, les passages aériens, les passerelles … traverser tunnels et grottes.

Dès le chalet de la Maline, on pénètre dans un monde de falaises sauvages. La pente est raide, la vue est spectaculaire, les eaux turquoise du Verdon apparaissent tout au fond des gorges. Il faut se concentrer à chaque pas pour ne pas glisser dans les éboulis et autres pierriers. La végétation éparse se densifie au fur et à mesure de la descente. Buis, arbrisseaux rabougris, chênes kermès, chênes verts, laissent peu à peu la place à des chênes majestueux dont les racines épousent la roche.

En bas, près du Verdon, un sentier presque plat permet de reprendre son souffle. On peut prêter attention aux oiseaux qui gazouillent, aux vautours qui tournoient là-haut au-dessus des falaises. Reconnaître quelques fleurs, violettes, primevères, anémones, hépatiques, iris, où virevoltent des papillons jaunes. S’enivrer des odeurs de thym. Admirer la couleur turquoise du Verdon, ses marmites, ses rapides, ses goulets. Et profiter de sa fraîcheur !

Puis une remontée bien raide précède une nouvelle descente vertigineuse, par une série d’escaliers métalliques de plus de 150 marches. Encore une autre montée, qui conduit au couloir Samson et ses tunnels, vestiges d’installations hydrauliques abandonnées. La canalisation du Verdon, afin d’irriguer Aix et la Provence, a été un chantier titanesque sans cesse réorganisé, jusqu’à la construction de l’actuel canal de Provence. Certains tunnels sont fermés, ils servent de zone de protection pour les chauves-souris. Tout le canyon est d’ailleurs un parc naturel classé.

L’arrivée au Point Sublime, terme du sentier est forcément … sublime. Le regard embrasse tout le Grand canyon du Verdon, merveille naturelle creusée par l’opiniâtreté d’un torrent de montagne à travers les masses rocheuses des Préalpes. Exemple suivi par les hommes, qui, depuis la Préhistoire, ont façonné par leur travail cette terre si belle mais difficile à vivre. Une nature sauvage, entre influences alpine et méditerranéenne, refuge pour la flore et la faune. Que seule la randonnée permet d’apprécier à sa juste valeur.

Article publié dans le JTT du jeudi 16 mars.